Apprendre le mentalisme – L’histoire secrète du mentalisme de 1910 à nos jours – partie 2/2 –

MENTALISME, LES VERITABLES SECRETS…

1700 à 1910 : voir le chapitre 2

1932
Julien J. Proskauer, membre respecté des plus fameux cercles d’illusionnistes internationaux et haut responsable de l’American Society for Psychical Research, différencie très clairement, dans son livre > Spook Crooks ! < (Cf note 10), les « mentalistes » authentiques des « pseudo-mentalistes » (fake mentalist), associant ces derniers à des escrocs qui abusent déjà de la naïveté du public pour se faire passer pour de vrais mentalistes à l’aide de trucages grossiers et de compérages. Il est important de noter qu’à cette époque les illusionnistes respectaient les véritables mentalistes et leurs capacités psychiques exceptionnelles.

1935
On voit apparaître des cartes de visite de prestidigitateurs avec le terme « mentaliste ». Ainsi, dans > The Jinx <, revue spécialisée dans les pseudo-démonstrations paranormales, on peut lire : « John B. Ward, magician and mentalist (cf note 11)» ou « Magician and Supermentalist : Pr Charles Peet (cf note 12) ». À cette époque, la distinction est clairement faite entre les termes « magicien » et « mentaliste ».

Toujours dans la même revue, le mot « mentalisme » est utilisé pour décrire un tour de magie mentale, « Mentalism with money », par Theo Anneman (cf note 13).
Le terme « mentalisme » sert ici pour la première fois à désigner « ce que pratique le pseudo-mentaliste (de spectacle) », autrement dit un tour de magie. Ce double sens est, au reste, plutôt un contresens ! Il ne s’agit à cette époque que d’un terme appartenant au jargon des prestidigitateurs et il n’a pas encore atteint le grand public.
Le terme plus approprié était « pseudo-mentalisme », puisqu’il décrivait des techniques destinées aux prestidigitateurs afin de simuler les phénomènes et expériences de « mentalisme » (libération des capacités mentales humaines).

1943
Joseph Dunninger, « conférencier, autorité en phénomènes spirites et phénomènes parapsychiques » comme il se présente lui-même, dénonce dans son livre > Inside the Medium’s Cabinet (cf note 14) < les méthodes et trucs des pseudo-médiums et pseudo-spirites. Lors de ses très célèbres émissions radiophoniques, il véhicule auprès d’un public très large l’usage des termes « mentaliste » et « mentalisme » aux États-Unis (pour désigner un mélange de mentalisme et de tours de magie).

À partir de cette date, en interne dans la communauté des prestidigitateurs, les mots «mentalisme » et « mentaliste » seront communément employés comme jargon à la place de «pseudo-mentalisme » et « pseudo-mentaliste ».

1944
Le terme se généralise aux États-Unis auprès de tous les prestidigitateurs à partir de la série d’articles de Bob Nelson, dans la revue > The Linking Ring <. Le mot « mentalisme » prend son deuxième sens (et premier contresens), celui d’un « divertissement de magie mentale », pratiqué par des prestidigitateurs appelés à tort « mentalistes ».

Simultanément le mouvement de la > Nouvelle Pensée < continue d’être très actif et multiplie les parutions. La confusion se poursuit, les mêmes mots désignent toujours deux concepts totalement opposés.

1955
En France, la traduction du livre de George Kaplan, > The Fine Art of Magic (cf note 15) < introduit le terme « mentalisme » de divertissement page 143 : « Autres tours de mentalisme. » Il est à noter que d’autres livres de l’époque traduits de l’américain, comme > La Prestidigitation du XXe siècle < de John Hilliard (cf note 16) ou le > Précis de prestidigitation < de Bruce Elliott (cf note 17), n’emploient pas le terme « mentalisme », mais plutôt « télépathie truquée, magie mentale, lecture de pensée truquée »… On notera aussi l’emploi du terme « truqué » pour différencier un phénomène authentique de son imitation simulée.

1990
Le terme « mentaliste » fait son apparition dans divers jeux de rôles, sous la forme d’un personnage mythique aux pouvoirs paranormaux presque illimités.

2003
Le livre-enquête > Mentalisme, ces pouvoirs que nous avons tous <, de Pascal de Clermont, est le premier, depuis > La Loi du mentalisme de Victor Segno <, à utiliser les termes « mentalisme » et « mentaliste » dans leur sens originel.

2005
Divers livres et encyclopédies en ligne affirment à tort que le premier « mentaliste » aurait pratiqué son art durant la Renaissance, vers 1550, sous de multiples noms dont Girolamo Scotto (décédé en 1572) ou Hieronymus Scotto di Parma (Italie).
Spécialiste de la triche aux cartes, Girolamo Scotto est l’auteur d’un court ouvrage, de huit pages >Segreti di natura meravigliosi< (« Secrets de nature merveilleuse ») dans lequel il décrit dix tours, centrés sur des mouvements rudimentaires pour gagner aux jeux de cartes. Il présente, entre autres, un effet où le magicien semble deviner la carte pensée par un spectateur. On lui attribue aussi quelques expériences de télépathie simulée et de divination utilisant le nom de personnes vivantes ou décédées (expérience connue sous le nom de « living and dead test »).
Toutefois, simuler des capacités extrasensorielles ne fait pas de lui un « mentaliste », ce mot n’existant même pas encore à cette époque !

2010
Apparition en France de la première et seule formation certifiante de mentalisme et coaching mental au monde.

CONCLUSION
Il est à noter que divers autres emplois des mots « mentaliste » et « mentalisme » appartiennent au langage psychologique, psychiatrique ou linguistique. Ils sont sans rapport avec le « mentalisme » dans son sens premier. Ainsi, que sur le plan psychologique, dans le travail de Jerry Fodor et Noam Chomsky (voir les concepts béhavioristes) (cf note 19) et sur le plan psychiatrique, dans les différentes méthodes éducatives mentalistes, comportementalistes, béhavioristes et constructionnistes.

Ainsi pour résumer en quelques lignes trois cents ans d’histoire, le terme « mentalisme » est défini oralement au début du XVIIe siècle, et traçable dès 1790, puis réellement popularisé dès 1874 par le mouvement de la Nouvelle Pensée comme un travail sincère et véritable développement personnel des capacités sensorielles, cognitives et extrasensorielles.
Ce premier sens historique est popularisé dans le monde dès la fin du XIXe siècle grâce à plusieurs livres, dont le best-seller > La Loi du mentalisme de Victor Segno <. Dès 1903, des « mentalistes » offrent des consultations privées de « mentalisme » (mélange de voyance, de coaching, de thérapie, de spiritualisme…). Ils donnent aussi des représentations publiques dans des salons et des théâtres et voient les prestidigitateurs imiter leurs prestations à l’aide de trucages.

La question n’est pas de savoir si les premiers utilisaient ou pas, parfois, des trucages sans le dire. Ce qui importe est que le public venait dans le cadre d’un divertissement, d’un côté voir des artistes (« mentalistes ») dont il considérait les prestations comme vraies et de l’autre, des artistes (pseudo-mentalistes, prestidigitateurs et psycho-illusionnistes) dont ils savaient la prestation certes artistique, mais fausse, simulée et truquée.

Les prestidigitateurs commencent à utiliser le terme « mentalisme » à la place de « pseudo-mentalisme » pour désigner un divertissement constitué d’expériences extrasensorielles simulées et truquées à partir de 1935. Mais l’usage dévié du terme « mentalisme » dans ce sens demeure pour l’instant limité à leur jargon professionnel.

En revanche, l’immense succès des émissions radiophoniques de Dunninger amène, dès 1944, le public à associer au terme « mentalisme » le contresens émanant du jargon des prestidigitateurs. Le mot « mentalisme » signifie alors à la fois l’étude sincère et approfondie des capacités Psi et extrasensorielles de l’homme et son imitation à l’aide de divers trucages, compèrages et illusions. La confusion est née dans l’esprit du public.

Enfin, le mot « mentalisme » est utilisé, pour l’instant de manière illimitée, dans le jargon de jeux de rôles, de films, de productions pour la télévision…

Il est compréhensible que le public soit un peu perdu face à cette avalanche de définitions contraires. Certes, au cours du temps, le sens de certains mots évolue, s’adapte et se transforme. Mais dans le cas des termes « mentalisme » et « mentaliste », le problème est que les mêmes mots désignent un concept (pratique sincère et recherche du développement de capacités latentes) et son contraire (imitation truquée de cette pratique dans le cadre d’un divertissement qui devrait être appelé « pseudo-mentalisme »).

Si on désire être compris, communiquer efficacement et sereinement avec autrui, il importe que les mots employés aient globalement le même sens pour les deux interlocuteurs…

« L’erreur ne devient pas vérité parce qu’elle se propage et se multiplie ; la vérité ne devient pas erreur parce que nul ne la voit.» Gandhi, > La Jeune Inde <, 1919-1922

NOTE SUR L’UTILISATION DU TERME « DÉVELOPPEMENT PERSONNEL »
J’ai eu un peu de mal à choisir les mots pour définir les concepts de Victor Segno et de l’école de la New Thought. J’ai finalement opté pour « développement personnel » puisque dans son livre, Victor Segno donne pour « mentalisme » les définitions suivantes :
• « Le mentalisme est […] la source de toute intelligence, ainsi que de tout accomplis- sement et avancement physique, social, mental, spirituel, scientifique, artistique et mécanique. Il est la base de toute connaissance, la cause de tout bonheur comme de tout malheur, de la santé ou de la maladie, du succès ou de l’insuccès […]. [L’homme] a de temps en temps découvert quelques-uns de ses mystères et, croyant être en possession de la vérité entière, il a formé ou organisé une de ces sciences […] connues sous le nom de mesmérisme, hypnotisme, magnétisme personnel, cure magnétique, science mentale, science chrétienne, clairvoyance, clairaudience, télépathie, médiumnité, etc » (cf note 20).
• « Le mentalisme est l’action harmonieuse des trois facultés les plus puissantes de l’organisation mentale. La première est la pensée, la deuxième est l’énergie éthérique, et la troisième la volonté» (cf note 21).

NOTES & SOURCES :

10 – Éditions A. L. Burt, 1932

11 – 22 Décembre 1935.

12 – 23 Avril 1936.

13 – Décembre 1936.

14 – Éditions David Kemp, 1935 ; réédition Kessinger Publishing, 2004.

15 – Fleming Book, 1948, édition française > Les Merveilles de la prestidigitation <, Éditions Payot, 1955.

16 – Éditions Payot, 1960.

17 – Éditions Payot, 1952.

18 – Editions Carnot,

19 – Dans les années 1960, les études de Chomsky viennent s’opposer à la suprématie de l’approche psychologique anglo-saxonne dite béhavioriste, qui considère que le comportement observable trouve son explication unique dans les stimuli produits par des facteurs extérieurs à l’agent observé (un être humain ou un animal). Chomsky, au contraire soutient que l’observation du « mental » de l’agent et de sa structure interne de « pensée » est la seule à pouvoir expliquer et anticiper comment les stimuli extérieurs induisent les comportements de l’agent. Ces travaux poseront les bases du cognitivisme.

20 – Version française, Éditions Dangles, p. 33-34.

21 – Version française, Éditions Dangles, p. 36. La définition originale en anglais (1902, Éditions American Institute of Mentalism, chapitre 1, page 19) est consultable gratuitement (et dans le domaine public) en version digitalisée pour la Bibliothèque nationale canadienne à l’adresse suivante : http://www.archive.org/details/lawofmentalismpr00segnuoft.

Illustration : une affiche du médium de scène (consultations privées aussi) et écrivain Claude Alexander Conlin (1880 – 1954).

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